La parole aux médias - 3 questions à Béatrice Dillies

Mardi 12 janvier 2021
Relations presse

Béatrice Dillies est journaliste à la Dépêche du Midi depuis 1995. Passée d’abord par les rédactions de la Haute-Garonne, du Tarn-et-Garonne, du Gers, des informations générales et du Tarn, elle est responsable de l’édition départementale de l’Ariège depuis mars 2019.

Que pensez-vous de l’évolution du métier de journaliste ces dernières années ?

J’ai commencé par taper mes papiers à la machine à écrire et par développer mes photos au temps de l’argentique, quand j’étais seule en poste à Castelsarrasin. Un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître (rires) ! Plus sérieusement, l’arrivée d’internet et, progressivement, des réseaux sociaux a entraîné un changement fondamental auquel il a bien fallu s’adapter : l’instantanéité de l’information. Avec bien sûr des effets pervers, et en premier lieu la pression du temps qui, parfois, peut faire faire des bêtises. Il est primordial donc, selon moi, que les journalistes ne perdent pas de vue ce qui les différencie de ceux qui déversent leur opinion à longueur de réseaux sociaux en érigeant une photo ou une vidéo de quelques secondes en vérité ultime. C’est quoi un journaliste ? Quelqu’un qui vérifie, qui recoupe ses sources et analyse le contexte, qui met en perspective. En résumé, quelqu’un qui enquête pour être sûr que rien ne se cache derrière les apparences. Cela suppose d’avoir un minimum de temps bien sûr. Et c’est pour cela que nous sommes payés. Pour offrir des garanties aux lecteurs. Je regarde avec désolation la montée en puissance des fakes news, certaines qui sont parfois hallucinantes. Nous devons nous poser des questions simples : pourquoi de plus en plus de gens y croient ? Pourquoi les théories du complot ont de plus en plus d’adeptes ? Et qui tire les ficelles derrière ces entreprises de démolition de la démocratie, car c’est bel et bien de cela qu’il s’agit ! Bien sûr que les journalistes sont critiquables quand ils font des erreurs. Dans ce cas, il faut les analyser pour ne pas les reproduire. Mais je reste persuadée que le 4e pouvoir n’est pas à jeter avec l’eau du bain. Les médias traditionnels restent un des piliers de la démocratie. Leur modèle économique est mis à mal par le mythe de la gratuité, oui ! Mais qui parmi nous oserait ressortir d’une boulangerie avec une baguette sans la payer ? Personne ! L’information de qualité à un coût. Ou on accepte de le payer, ou les citoyens devront se débrouiller par eux-mêmes pour faire la part du vrai et du faux sur internet. Ceci étant dit, c’est aux journalistes d’être crédibles. Peut-être que la solution passe par en faire moins et mieux. Seule la qualité sauvera la presse.

Quelle est l’expérience qui vous a le plus marquée dans votre carrière ?

Sans hésiter, l’explosion de l’usine AZF à Toulouse. J’étais au siège. Je venais de sortir de réunion. Et tout d’un coup, toutes les vitres ont volé en éclats. On s’est tous retrouvés sur le parking de la Dépêche. En quelques minutes, les journalistes ont pris la direction de l’explosion. J’ai croisé des centaines de personnes qui fuyaient dans un sens, souvent en sang plus je me rapprochais du pôle chimique. Et moi, j’allais à contre-courant sans penser une seconde au danger potentiel. Il n’y avait pas que l’adrénaline qui me portait. Il y avait aussi la nécessité d’informer et peut-être l’idée de sauver des vies par la qualité des informations que j’allais ramener. L’événement était historique. Je ne pouvais pas être ailleurs. Ce jour-là, nous avons sorti une édition spéciale à 17 heures. Et je n’ai pas cessé de m’occuper de ce sujet pendant une bonne année. J’ai suivi les victimes de près, que ce soit les salariés du pôle chimique ou les riverains. J’ai retranscrit leur douleur, leur incompréhension, leur colère aussi parfois. Et chaque année, à l’approche de l’anniversaire, je recueillais de nouveaux témoignages. Je me souviens de proches de victimes qui m’ont appelée trois ans après, pour me dire qu’ils avaient compris la souffrance d’un mari ou d’un fils après avoir lu leur témoignage dans le journal du jour. Il y a des choses que des victimes taisent aux proches, et qu’elles finissent par dire un jour à un journaliste, allez savoir pourquoi! Il se trouve que je n’ai pas l’habitude d’expédier mes interviews. Je passe du temps avec les gens car un article de qualité passe par une relation de confiance entre le journaliste et l’interviewé, seule condition selon moi pour que la parole se libère. Il y a peut-être un peu de ça.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent se lancer dans le métier de journaliste ?

D’abord, de lire beaucoup évidemment, mais être curieux de tout ne suffit pas. Il faut aimer les gens, avoir le sens de l’empathie qui passe bien sûr par des qualités d’écoute. Et avoir le respect de la parole donnée, du secret des sources. C’est fondamental pour gagner la confiance de vos interlocuteurs.
De nos jours, il faut aussi maîtriser les codes des réseaux sociaux. Et savoir faire de la vidéo, c’est mieux. Au moins avoir le sens du cadrage pour des rushs que d’autres pourront toujours monter derrière. Car aujourd’hui, même en presse écrite, un journaliste doit pouvoir être multimédias. Mais avant  de se lancer, il faut commencer par faire des stages, meilleur moyen pour tester son envie. Car c'est avant tout un métier de passion. Si votre but, c'est de faire 8 heures midi, 14 heures 17 heures, passez votre chemin. C'est un métier où on ne compte pas ses heures... mais avec tellement de satisfactions en retour!